Très chère Jaya,

Je me demande : quand as-tu réalisé pour la première fois que les autres femmes n’étaient pas comme toi ? Et quand as-tu ensuite compris que d’autres femmes étaient comme toi ?

J'ai pensé à toi pour ce projet de correspondance, dans la quelle j’ai voulu centré une conversation intime sur le désengagement vis-à-vis de la nation et de sa conscription du genre, parce que j’étais à la fois charmée et envieuse de la sorte de cosmologie tropicale à travers laquelle tu vis. Comment le tropical t’invite-t-il à renommer ce que l’on réduit trop étroitement de la transidentité ? J’insiste pour que les gens sachent que je suis trans, mais je me méfie aussi profondément de l’exceptionnalisme de ce mot. Je me méfie tout autant de la rhétorique qui affirme « les personnes trans ont toujours existé », car cela ressemble à une rétroprojection.

J’ai rencontré des hommes queer qui me disent que, s’ils étaient nés quelques années plus tard, ils seraient devenus des femmes trans. Je crains que dire « les personnes trans ont toujours existé » ne fasse du tort à leurs récits. Je crains que les manières particulières, difficiles et ingénieuses par lesquelles ils ont vécu ne disparaissent sous la terminologie relativement récente de « trans » ou « non-binaire ». En tant que doula de fin de vie, artiste et ethnographe de la performance, je m’interroge sur les cosmologies qui leur permettent d’exister. Bref, dis-m’en plus sur toi, sur tes tropes et tes tropiques. Quels moments significatifs ont façonné ces topoï ? Ils dépassent et précèdent assurément la nation.

XX, Dahlia

Très chère Dahlia,

Je t’écris au lendemain d’un typhon sur l’île de Luçon. En quittant l’université le soir, après la performance d’une amie au musée, je n’éprouvais plus aucun amour pour la mousson, ma première depuis mon retour d’Angleterre. Un sentiment de vindication s’écrivait sur la toile cendrée du firmament tropical. Enfin, me suis-je dit, le don de la rétrospection était enfin entré en moi.

La veille de sa performance, une artiste et moi avions pris un jeepney de Diliman à Maginhawa et, entre discussions sur la dramaturgie de son œuvre, nous avons parlé des risques que nous prenons au nom de la solidarité, surtout dans la création trans et queer. Si l’on attend de nous que nous ayons quelque chose en commun avec les femmes de notre communauté, nous courons aussi le risque de trahir la poétique de notre art lorsque nous nous retrouvons à collaborer avec des collègues qui, au final, ne partagent pas la patience que nous jugeons nécessaire pour mériter l’épiphanie d’une œuvre ni les modalités d’incarnation requises par la composition en question.

Je me suis mise à marcher vers le musée depuis une partie du campus où se trouve ma faculté. Tout le monde semblait avoir fui la pluie et l’université avait l’air désertée. Et pourtant, à travers le jardin englouti, je n’ai pu résister à l’envie de m’arrêter pour m’émerveiller devant la magnanimité du vert… la viriditas m’était déjà venue quelques jours auparavant, lors d’une conversation sur Hildegard von Bingen avec une autre artiste qui avait quitté le pays presque deux ans plus tôt pour vivre ailleurs. À cet instant, au milieu de la tempête, le sentiment de vindication insistait en moi à travers ma promenade, humide et venteuse.

Dans un monde où je me suis sentie reniée par les hommes et par les femmes, et par tous les queers entre les deux et au-delà, j’étais seule et pourtant jamais abandonnée. Il y a des sœurs qui restent engagées envers les questions difficiles travaillées pendant ces longues nuits dans la chambre noire de la pensée. Je t’ai toi, et des films dans nos esprits, malgré les amours qui ne reviennent pas et ceux qui n’ont pas encore révélé leur visage. Comme cette frêle figure que tu avais invoquée pour moi, hantant la mousson de ma vindication : en femme.

Je t’embrasse, Jaya

Très chère Jaya,

Tu parles d’intimité avec nos sœurs et d’épiphanies entravées par les désirs, les répudiations et les projections qui nous obscurcissent. J’ai ressenti tant de ces moments dernièrement, le plus surprenant étant à l’intérieur même de mes intimités, quand je m’y attendais le moins. Quelques scènes : une amie chez qui j’ai déjà séjourné, l’une des personnes les plus aimables et généreuses que je connaisse, a une fille. Je me demande si je suis la première personne trans que cet enfant ait vraiment eu à côtoyer. Son enfant me mégenre souvent et je ressens une distance étrange (transphobie ? méfiance envers les personnes trans ? n’est-ce pas un peu pareil ?) qui me blesse, malgré mon envie d’être aimable et proche. Mon amie serait mortifiée de savoir que je me sens ainsi. Sa fille ne tient certainement pas ça de ses parents. Est-ce que ça vient de l’école?

Je sors avec une amie et ses copines, toutes dans la vingtaine, et je me sens étrangère, choquée, mais sans être complètement surprise, par la façon dont certaines d’entre elles sont si ouvertement obsédées par les hommes. Les personnes cis et hétéro tombent parfois dans la parentalité et le couple sans y penser. En tant qu’intellectuelle et enseignante, je me retrouve à décoder pour elles ce qui ne fonctionne pas dans leur vie et à transmettre à leurs enfants queers (et à leurs enfants hétéros) ce que leurs parents n’ont pu transmettre. Pendant ce temps, je désire ardemment avoir un enfant mais je me sens constamment étrangère aux formes de la famille normative. J’ai peur que mon éventuel enfant soit harcelé ou arraché à moi si souvent que je n’arrive pas à imaginer être mère. J'ai discuté avec des amis queer de gauche et leur ai suggéré que peut-être, un avenir commun serait que la communauté queer s'intéresse à son apparente antinomie, ses désirs, et à ses vies vécues sous la forme de la famille normative. Je suis à Londres, à la recherche d’archives de femmes noires queers qui n’ont peut-être pas pu se révéler parce qu’elles ont d’abord été conditionnées à des rôles d’épouse, de mère et de fille. Tant de choses ont été pillées.

J’aimerais appeler notre échange « Dearest », car je me sens autorisée à partager mes désirs avec toi, avec toi, que le monde autrement pillerait. Je me souviens, lors de notre repas coréen au Cubao Expo, que tu évoquais des sœurs afro-brésiliennes qui t’avaient aidée à trouver (ou peut-être à retrouver) différentes manières d’être femme. J’aimerais en savoir davantage.

Ta très chère,

Dahlia

Retrouvez l’article complet dans le n°1 de la revue.